
Un chantier qui bouleversera le visage de la région genevoise
par Sigurd Maxwell le 20 Septembre 2005
« On nous brandit un chimérique énième projet de traversée de la rade, combinant pour faire bonne mesure le rail et la route, projet irréalisable techniquement et pour le coup entièrement à la charge du canton »
A la veille de l'inauguration d'un chantier qui sans nul doute bouleversera le visage de l'agglomération genevoise, l'opposition au projet de la liaison ferroviaire Genève-Cornavin - Eaux-Vives - Annemasse, CEVA tire ses dernières cartouches (la Tribune des 17-18 septembre).
Où va-t-elle piocher ses arguments éculés ? Dans une pontifiante leçon sur la bonne gestion des deniers publics et dans le toujours très démagogique projet de traversée de la rade. C'est un peu court pour battre en brèche un projet fondamental d'infrastructure qui a fait l'unanimité des députés au Grand Conseil et qui est soutenu et financé au deux tiers par la Confédération. Renvoyant dos à dos les écologistes et les patrons du génie civil, sans s'interroger sur leur consensus autrement qu'en le raillant, le critique alarmiste semble d'ailleurs se situer en des horizons indéfinis, sur un territoire aussi « marécageux » que celui qu'il s'essouffle sans convaincre à dénoncer chez les partisans du projet. Aussi critique pour ce qui se fait qu'incapable de tracer des perspectives crédibles pour sortir Genève de l'impasse où elle s'enferme chaque jour un peu plus.
Il faut peut-être rappeler ce qui constitue la substance du projet CEVA, puisqu'on s'est paraît-il mis à en douter dans les « sphères patronales » (de quoi ne doutent-elles pas aujourd'hui ?). Dans son lumineux essai sur Le malaise genevois (Slatkine, 2005), Stéphane Bussard montre combien le projet CEVA a accéléré le « penser régional » à Genève. La création de la «Regio genevensis» relèvera d'un profond changement des mentalités. Si la conception qu'il se fait du CEVA reste malheureusement elle-même trop étriquée, car il n'en perçoit pas, précisément, les développements régionaux au-delà d'Annemasse, la description qu'il fait des évolutions auxquelles les transports publics devront répondre est sans appel : les accords bilatéraux récemment entrés en vigueur vont entraîner un accroissement de la mobilité transfrontalière, alors même que le réseau routier arrive à saturation. « Dans « l'agglomération franco-valdo-genevoise » vivent un peu moins de 740 000 habitants. Pour la seule année 2003, 27 000 nouveaux résidents sont venus s'y installer. Certains démographes prévoient une population de près d'un million d'habitants d'ici à 2020. Globalement, plus de 40 000 personnes du canton de Vaud et du Genevois [...] franchissent la frontière genevoise chaque jour. Ces déplacements sont voués à s'accroître au cours des prochaines années. » (Le malaise genevois, p. 128.)
Ajoutons pour notre compte la dimension environnementale du problème : la raréfaction du pétrole, les effets désastreux sur l'environnement et la santé publique qu'a entraînés un usage immodéré des énergies fossiles, tous ces faits conduisent à mettre en valeur les avantages spécifiques du rail : moyen de transport peu consommateur d'énergie et d'espace, permettant une mobilité souple et sûre, et, grâce aux avancées techniques, très peu producteur de nuisances.
Voici donc pour la « perspective », pour peu qu'on veuille un peu sérieusement envisager les évolutions ; quant au moment, il est particulièrement mal choisi par nos détracteurs pour instiller le doute paralysant dans la décision politique. L'augmentation rapide du prix du pétrole et la frayeur qui a frappé l'automobiliste face au prix de l'essence à la pompe sont venus nous rappeler durement que nos modes de transports sont liés à des contraintes naturelles et économiques que nous ne pourrons indéfiniment ignorer. L'énergie fossile, allégrement gaspillée, s'épuisera certainement dans les décennies à venir ; et les routes à l'approche et à l'intérieur des grandes agglomérations sont d'ores et déjà saturées.
Que le pétrole ne redeviendra plus jamais l'énergie bon marché qu'il a été est une donnée qu'aucun expert ne conteste. Tout souci environnemental mis de côté, il est donc une nécessité économique - et politique - de lui trouver des substituts. Les investissements prévus en faveur du rail compensent aujourd'hui la faveur incontestée dont a joui la route depuis des dizaines d'années de consommation insouciante.
Le RER transfrontalier genevois, RTG, donnera un sens plein à l'idée de la complémentarité des transports, qui reste souvent lettre morte dans la bouche des tenants de la voiture, trop contents du privilège qui leur est accordé dans notre société pour vouloir agir concrètement. Trop cher nous dit-on, alors que son financement est très avantageux pour Genève, qui trouvera aussi l'occasion de valoriser des terrains aujourd'hui inexploités ; alors on nous brandit un chimérique énième projet de traversée de la rade, combinant pour faire bonne mesure le rail et la route, projet irréalisable techniquement et pour le coup entièrement à la charge du canton. On se demande qui est le plus soucieux des deniers publics, et où se trouve la raison et le courage en matière de risque entrepreneurial ?
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